vendredi 20 janvier 2012

De Hunucmá à San Cayetano

Tout le monde sait ce qu'est le miel, que c'est du "jus de cul d'abeille", et que c'est bien fameux. Dans les supermarchés de la chaîne Wal·Mart, une chaîne gringa bien implantée ici, on trouve du miel bio venu direct de la réserve du papillon Monarque, du rancho San Cayetano dans l'état de Michoacán. Je ne résiste cependant pas à évoquer comment se passe la "fabrication" du produit en question.

Bacchus découvrant le miel, Piero di Cosimo, 1550

Les abeilles ouvrières partent en vadrouille dans la forêt, ou dans la garrigue, ou dans la prairie. Grâce à leur célèbre danse, elles indiquent à leurs camarades où se trouve le bon filon, le coin fourni en fleurs mellifères, ces fleurs qui synthétisent le nectar. Le nectar ne sert pas directement à la fleur, ni à la plante. Il n'est créé que pour attirer les insectes et favoriser la dispersion de leurs semences et la fécondation entre elles.
Les abeilles vont donc butiner le nectar de la fleur et le stocke dans leur jabot. Une fois chargées, elles repartent à la ruche.  Pendant le trajet de retour, tout en dansant pour les autres, le nectar se convertit en un mélange de fructose et de glucose grâce à une enzyme, l'invertase.

Comme dans les Temps modernes, chaque type d'abeilles a son travail écrit, planifié, sans discussion possible. Les ouvrières transmettent donc le nouveau nectar aux abeilles receveuses qui vont elles finir la digestion des sucres et le mettre dans les alvéoles de la ruche. Là, les ventileuses, les ailes étirées telles des feuilles de bananier, aèrent le miel jusqu'à le déshydrater. Une fois le travail fini, le miel sera gardé pour les temps de vache maigre et servira d'aliment à toute la colonie (exceptée à la reine qui préfèrera la gelée royale). 

C'est alors que vient la grosse main de l'homme, toute gantée, à retirer le pain de la bouche de ses braves travailleuses.

ou non.

A San Cayetano, Michoacán, nos amies Apis ont tout le loisir de vagabonder dans la sierra Chincua et de ramener un produit vraiment délicieux sur une belle tranche de pain grillée.

Y'a des fois qu'on aimerait bien zêtre une abeille hein

Plus local, des producteurs de Hunucmá, au nord-ouest de Mérida vendent aussi un très bon miel bio appelé Muuk Kaab. Ici, le miel devrait être une institution au vu de son histoire : à l'âge d'or de la civilisation maya, les agriculteurs de l'époque s'occupaient personnellement de l'abeille melipona, xuna'an kab en maya (la dame royale), une abeille sans aiguillon. La production était assez reconnue à travers la mésoamérique et appréciée en dehors des frontières du Mayab. Le tourisme fleurissait.
Comme beaucoup de cultures pré-hispaniques, celle du miel de melipona a été sérieusement endommagée par l'arrivée des colons espagnols et avec eux des espèces animales européennes, dont l'abeille Apis mellifera, porteuse d'un aiguillon (certains s'en rappellent) et beaucoup plus agressive. En ce bas-monde, l'agressivité paie, et la seconde a rapidement remplacé la première, aidée par son homologue africaine Apis mellifera scutellata.

La douce Melipona beecheii

Dans l'état de Yucatan, la "meliponiculture" est encore de vigueur mais elle ne permet pas à ses producteurs de subsister. Ceux qui veulent faire de l'argent se tournent vers Apis mellifera, plus productive. Le miel de melipona est encore utilisé mais dans des communautés précises et par très peu de personnes. Avant la conquista, les mayas se servaient de ce miel pour requinquer les femmes après les accouchements et pour la santé générale, cet usage se conserve et en est d'ailleurs l'unique usage fait. Un autre désavantage est que la xuna'an kab requiert une assez vaste zone de butinage ce qui ne fait pas les affaires des éleveurs de porcs, (plus que) nombreux dans la région.
Pour les quelques communautés yucatèques qui conservent la meliponiculture, la récolte se fait encore traditionellement, grâce au Nahil Cab, la maison des abeilles, un tronc d'arbre coupé et percé de plusieurs trous pour permettre le transit des bébêtes, puis refermé grâce à un peu d'argile humide. A la récolte, le Nahil Cab est ouvert et une cérémonie est organisée, malheureusement de plus en plus axée vers les "éco-touristes" adeptes de condensés folkloriques, avec du baalché, un breuvage à base de miel, anis, sève, écorce de baalché (Ionchocarpus violaceus) et cannelle, et le plus connu Xtabentun.







(Ce n'est pas n'importe quelle abeille, elle s'appelle Melipona. Elle semble oubliée malgré la richesse de son miel et son importance au sein de la culture maya. A Ich Ek, un groupe de femmes protège et sauvegarde leurs valeurs.) 

Au coeur du Mayab, terre du miel et de la xuna'an kab, je mange donc celui de San Cayetano, à plus de milles kilomètres d'ici. Promis, la prochaine fois je prendrai local, mais il est tôt monsieur, et l'heure du petit-déjeuner sonne , il faut que je mange.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire